Les souvenirs

G. Leopardi (1829-1830) | Traduction: A. Lacaussade

O constellation radieuse de l’Ourse,
Astres qui dans l’azur poursuivez votre course,
Je viens, comme autrefois, vous voir du haut du ciel
Briller sur les gazons du jardin paternel,
Vous regarder, debout à la même fenêtre
De l’antique demeure où le sort m’a fait naître,
Où je ne croyais pas encore revenir,
Beaux astres, avec vous, muet m’entretenir ;
Où jeune et de la vie interrogeant les voies,
Enfant songeur, j’ai vu finir toutes mes joies.

Quels pensers, quels désirs, quels rêves enchantés
M’allumaient dans l’esprit vos sublimes clartés,
Quand sur un tertre assis, je passais mes soirées
A regarder là-haut vos lumières sacrées,
A suivre dans son vol le songe aux ailes d’or
Qui vers vous de mon âme exhalait son essor,
Écoutant dans la nuit dont la paix m’accompagne,
La voix de la rainette à travers la campagne.
Le ver luisant errait, étoilant le gazon,
La charmille et la haie en fleur et le buisson.
Les murmures du vent emplissaient les allées
Et berçaient le silence où dormaient les vallées.
Là-bas, dans la forêt, j’entendais vaguement
Des cyprès toujours verts le long gémissement ;
Et sous le toit natal aux coutumes rustiques
Les voix, les pas, les bruits des travaux domestiques.
Quels infinis pensers, quels songes merveilleux
Me dilataient le cœur et m’enivraient les yeux,
Au vaporeux aspect de cette mer lointaine,
De ces monts azurés dont la tête hautaine
Profile à l'horizon sur un fond de saphir,
Qu’on découvre d’ici, que j’espérais franchir,
Évoquant au delà quelque terre promise,
Plage mystérieuse à mes bonheurs acquise.
J’ignorais quels bonheurs me réservait le sort!
Depuis, je les aurais tous donnés pour la mort!

Et rien ne me disait alors que ma jeunesse
S’effeuillerait stérile, inerte, sans tendresse
Dans cet obscur village où je suis né, parmi
Ce peuple inculte et rude et qui m’est ennemi,
Qui m’évite ou me suit de son regard hostile ;
Non qu’il me porte envie : il me juge inutile.
Lettres, sciences, arts, pour lui mots incompris,
Sont un risible objet de risibles mépris !
Dans ses instincts haineux et lourds, il imagine
Chez moi l’étroit orgueil de race et d’origine.
En lui non moins qu’en moi plaignant l’humanité,
A de plus hauts dédains j’ai haussé ma fierté.
Ainsi s’en vont, hélas! mes traînantes journées
A l’oisiveté morne, à l’oubli condamnées.
En moi-même isolé, sans but et sans amours,
Comme une eau sans issue ainsi coulent mes jours.
Dans cette solitude ingrate et ce silence
Où je sens sous mes pas sourdre la malveillance,
Malgré moi mon esprit s’irrite, et dans mon cœur
S’amassent lentement l’amertume et l’aigreur.
Ici l’hostilité jour à jour ressentie,
Éteint tous mes élans natifs de sympathie;
L’homme, et la vie, et tout me devient odieux,
Grâce au bétail humain qui broute sous mes yeux!
Et cependant les jours bénis de la jeunesse
S’en vont, ce temps béni, de l’idéale ivresse,
Ce temps plus précieux cent fois que le laurier
Dont la gloire aux doigts d’or ceint un front printanier;
Ce temps plus précieux que la pure lumière
Du jour, plus que la vie et la nature entière !
Et je le perds, hélas ! je le perds sans retour
Dans le néant amer de cet amer séjour !
Et je te perds, la nuit dans l’âme, au cœur la ride,
O fleur, unique fleur de cette vie aride !

Sur le bourg endormi l’horloge de la tour
Tinte, le son expire et renaît tour à tour.
Je m’en souviens, ce son qu’ici la brise envoie
Jadis me consolait, quand je veillais en proie
A mes terreurs d’enfant, seul dans l’obscurité,
Soupirant vers le jour et sa blanche clarté.
Ce que je vois, ce que j’entends ici, réveille
En moi de mon matin, de mon aube vermeille
Un éblouissement que rien n’a pu ternir.
De tout monte un parfum, sort un doux souvenir,
Doux par lui seul, hélas ! car la douleur présente
Mêle son amertume à la douceur absente :
Tristesse d’aujourd’hui, vains regrets du passé,
Et puis ce mot : « Je fus », fatidique et glacé !...
Cette terrasse-là, vers le couchant tournée,
Ces vieux murs où sourit, peinture surannée,
Un clair soleil d’été dorant toits et coteaux,
Et campagne déserte où paissent des troupeaux,
Remplissaient mes loisirs d’une gaieté sereine,
Lorsque l’Illusion, ma muse et souveraine,
Enchantait mes candeurs et, me suivant partout,
Me parlait à l’oreille à mes côtés debout.
Par les jours gris d’hiver, dans ces salles antiques
Dont la bise fouettait les vitrages gothiques,
Au reflet blanc et mat d’un firmament neigeux,
Enfant, ont retenti mes bonds, mes cris, mes jeux,
A l’âge où le mystère amer et noir des choses
Se montre à nous fleuri de myrtes et de roses.
L’adolescent alors, comme un candide amant
Qui, dans le chaste orgueil d’un chaste enivrement,
D’un long regard d’amour contemple sa maîtresse,
Au seuil de cette vie et brillante et traîtresse,
L’adolescent l’admire et, dans sa pureté,
De son rêve idéal lui prête la beauté.

O de mes jours premiers éblouissants mensonges,
Rêves, illusions, belles erreurs, beaux songes,
Dans mes dires toujours, toujours je vous reviens !
O mes espoirs déçus, comme à vous j’appartiens !
Malgré l’âge et le temps, la vie et ses souffrances,
Comme à vous je reviens, premières espérances !
Fantômes, je le sais, la gloire et les honneurs !
Fantômes, les plaisirs, les biens, tous les bonheurs !
L’amour, — déception ! La volupté, — chimère !
Arbre sans fruits la vie! inutile misère !...
Mais bien que vide et nul soit mon lot sous le ciel,
Bien qu’obscur et désert soit mon sentier mortel,
A voir le peu que vaut l’ambition commune,
Je ne regrette rien des dons de la fortune.
Et je repense à vous, ô mes anciens espoirs,
Mirages disparus de mes horizons noirs,
Imaginations à jamais consolantes !
Puis, regardant ma vie aux heures si dolentes,
Ma vie humiliée à qui rien n’a souri,
Je songe amèrement, de mes rêves guéri,
Que de tous ces espoirs brillant d’un feu céleste,
La mort, la froide mort est le seul qui me reste !
Mon cœur saigne et je vois, inerte et sans ressort,
Que rien ne me saurait consoler de mon sort !
Et lorsque cette mort si souvent appelée
Debout à mon chevet, froide et de blanc voilée,
Sera venue enfin, terminant mes douleurs,
Clore d’un doigt glacé mes paupières en pleurs ;
Quand la terre, à mes yeux désormais étrangère,
Pour moi s’effacera comme une ombre légère ;
Quand mes regards troublés verront s’évanouir
Pour jamais le passé, le présent, l’avenir ;
Alors certainement mon âme en proie aux transes
De vous se souviendra, mes jeunes espérances !
Et vous m’apparaîtrez belles comme autrefois.
Me souriant encore et me parlant sans voix,
Vous reviendrez me dire, ô vision sereine,
Que ma vie ici-bas fut inutile et vaine,
Et d’un dernier regret mêler stérilement
Le fiel à la douceur de mon dernier moment.

Déjà dans les premiers troubles du premier âge,
Sans force pour porter l’intérieur orage,
Angoisses et désirs, et déjà las des jours,
J’ai souvent appelé la mort à mon secours.
Assis là sur la pierre, au-dessus de la source
Dont l’écume d’argent révèle au loin la course,
Longuement je songeais à finir dans ses eaux
Mes rêves, mes chagrins, mes espoirs et mes maux.
Puis, miné d’un mal sourd, mal indéfinissable,
Mis en danger de mort, je sentais, misérable,
Le regret de la vie en moi sourdre et gémir,
Et je pleurais, transfuge à mon premier désir,
Sous un faix de langueur ma jeunesse meurtrie,
Et de mes pauvres jours la fleur si tôt flétrie.
Et souvent dans la nuit, aux rêveuses lueurs
De ma lampe, accoudé sur mon lit de douleurs,
Dans la langue des vers exhalant ma souffrance,
Je me plaignais au ciel, à la nuit, au silence
De la fragilité si brève de mes ans.
Regrettant d’un bonheur possible les présents,
Je chantais à la vie, au milieu des ténèbres,
Mon adieu douloureux en des rimes funèbres.

En face de la mort qui pour tous doit venir,
Qui peut sans soupirer de vous se souvenir,
O saison radieuse aux fleurs si peu durables,
O jeunesse ! ô printemps ! beaux jours inénarrables,
Quand la vierge sourit au jeune homme enivré !
Candide et fier, il va de ses vingt ans paré ;
Et, sommeillante encore ou clémente, l’envie
Se tait ; le monde même, ô fortune inouïe !
Lui tend la main, pour lui prodigue de faveurs,
S’empresse à ses désirs, excuse ses erreurs,
Aiguillonne aux succès son audace ingénue,
Et, fêtant ici-bas sa nouvelle venue,
Et saluant son front qu’étoile le bonheur,
Partout l’accueille en maître et l’acclame en seigneur !
Brillants comme l’éclair et non moins éphémères,
O beaux jours fugitifs, suivis d’heures amères,
Comme vous passez vite ! Et qui donc sous le ciel
Peut se dire ignorant le malheur ! quel mortel
Oserait se vanter de ne le point connaître,
Si cette saison-là qui ne doit plus renaître,
Sa brillante saison est close ; si pour lui
Ce temps béni, ce temps si beau, si cher a fui ;
Si rêve, espoir, bonheur, tout ce que l’aube apporte,
Est à jamais éteint ! si sa jeunesse est morte !

O Nérine, ces lieux si radieux jadis,
Dont ta présence alors faisait un paradis,
Ils me parlent aussi de toi !... De ma pensée
Tu n’es jamais sortie, ô ma joie effacée !
Où donc es-tu? Qui peut ailleurs te retenir?
Rien ici, rien de toi, hormis ton souvenir!
La terre où se leva ton aube virginale,
Elle ne te voit plus, cette terre natale !
La fenêtre est déserte où tu venais t’asseoir
Dans la blanche clarté de l’étoile du soir.
L’étoile y brille encore, et toi, tu t’es éteinte !
Où donc es-tu? J’entends de la cloche qui tinte
Le son vague et lointain vibrer comme autrefois ;
Dans l’air silencieux je n’entends plus ta voix,
Cette voix dont la note, et fraîche et cristalline,
Sur l’aile de la brise errant par la colline,
Par les bois, les jardins que mai vient embellir,
M’arrivait enivrante et me faisait pâlir.
Autre temps!... Tu n’es plus ! Mon âme est solitaire.
A d’autres maintenant de fouler cette terre,
De marcher après nous sur ces coteaux fleuris,
De s’y perdre à leur tour en des rêves chéris
Et d’y cueillir le miel de l’éternel mensonge !
Pour toi du moins la vie eut l’éclat d’un beau songe :
Tu l’auras traversée en dansant, en chantant;
La joie étincelait sur ton front éclatant,
L’imagination crédule du jeune âge,
Le confiant espoir éclairaient ton visage
D’une flamme divine, au moment où le sort
L’éteignit, te plongeant dans la nuit de la mort.
O disparition subite ! ô destinée !
Partir sans avoir vu sa verte matinée !
Se faner dans sa fleur et dès son premier jour !...
O Nérine ! en mon cœur vit mon ancien amour.
S’il m’arrive parfois d’aller à quelque fête,
Je dis : « Un frais rameau de lilas sur la tête,
Nérine n’y va plus ! » Quand revient le printemps,
Quand aux jeunes beautés l’essaim des jeunes gens
Vole offrir empressé, le jour aux promenades,
Le soir sous les balcons, bouquets et sérénades,
Je me dis : « Pour Nérine, en son lit de gazon,
Ne revient plus des fleurs la charmante saison ;
Pour elle plus d’amour, plus de chants, plus de joie ! »
Les bois, les monts, l’azur où le soleil flamboie,
Toi, tu ne les vois plus, mon éternel soupir!
Tu n’es plus ! tu n’es plus ! Rien ne peut assoupir
Mon chagrin : il me suit par les bois, sur les grèves,
En tous lieux, compagnon familier de mes rêves,
Réveillant du passé les tendres sentiments,
Et de mon triste cœur les tristes battements.