Le premier amour

G. Leopardi (1831) | Traduction: A. Lacaussade

Mon âme a de ce jour gardé le souvenir,
Où je sentis au cœur la première morsure
De l’Amour, et, voilant ma secrète blessure,
J’ai dit : Si c’est l’Amour, hélas! qu’il fait souffrir!

Les yeux fixés au sol tout le jour, la paupière
Abaissée, évoquant le rêve intérieur,
Je regardais en moi Celle qui la première
S’ouvrit, sans le vouloir, un passage en mon cœur.

Que tu me fus cruel, Amour! Tant de tendresse
Devait-il entraîner après soi tant de pleurs !
Au lieu d’une sereine et libre et pleine ivresse,
Pourquoi ces désirs sourds, ces transes, ces douleurs?

Cœur en deuil où survit une image effacée,
Tes regrets, tes chagrins, pauvre cœur, dis-les-moi.
Comme elle t’absorbait cette unique pensée,
Près de qui tout plaisir n’était qu’ennui pour toi !

Comme elle t’obsédait et partout et sans trêve !
Elle occupait tes jours de troubles vains et chers,
Elle emplissait tes nuits d’un ineffable rêve,
Rêve vivant quand tout dormait dans l’univers.

Cœur inquiet, ô cœur heureux et misérable,
Tes battements pressés m’enlevaient tout repos!
Que de fois sur ma couche ou penché sur ma table,
Sans cause et tout à coup j’éclatais en sanglots !

Quand brisé de langueur, et dans l’entier silence
De la nuit, sur mes yeux descendait le sommeil,
Un sommeil sans repos où veillait ma démence,
Le délire enfiévrait et brusquait mon réveil.

Comme l’astre émergeant du sein noir d’un nuage
Blanchit la paix des bois de ses rayons aimés,
Combien vive brillait en moi la douce image!
Mon âme la voyait sous mes regards fermés.

Quels doux tressaillements, caresses enlacées,
Se glissant dans mes os faisaient frémir ma chair!
Mille et mille désirs, mille et mille pensées,
Confus et fugitifs, brûlants comme l’éclair,

Traversaient mon esprit. Ainsi dans la ramure
D’une antique forêt où frissonne le vent,
Haleine de la nuit, un vague et long murmure
S’exhale dans les airs comme un soupir vivant.

Inactif et muet en ma langueur rêveuse,
J’ignorais, ô mon cœur, qu’elle allait nous quitter,
Celle dont la présence eût fait ma vie heureuse,
Celle dont le nom seul te faisait palpiter.

A peine avais-je en moi senti brûler la flamme
De l’amour, que, semblable au vent léger qui fuit,
Celle dont le regard l’alluma dans mon âme,
S’en alla, me laissant morne et seul dans ma nuit.

J’étais couché. Troublant ma songeuse insomnie,
Des chevaux piaffaient, — déjà pointait le jour, —
Piaffaient dans la rue : ils allaient de ma vie
Emporter l’espérance, hélas! et sans retour.

Timide, inconscient de tout, dans l’ombre vide
Je me glissai furtif, tendant vers le balcon
Mes yeux en vain ouverts et mon oreille avide,
Pour saisir dans la nuit un dernier mot, un son,

Le son mélodieux de cette lèvre pure,
Si le ciel me donnait d’entendre encor sa voix :
Un mot! puisque le sort dans sa rigueur si dure
Allait en la prenant tout me prendre à la fois.

Et dans la foule, en bas, mon oreille hésitante
Croyant l’entendre, un froid subit me saisissait;
De soupirs suffoquait ma gorge haletante :
Tout mon être vers elle en mon sein bondissait.

Non ! ce n’était pas elle! Et quand cette voix chère
S’éloigna pour toujours, quand, loin de la maison,
Du pied vif des chevaux le bruit sec sur la pierre,
S’effaçant par degrés, mourut à l’horizon ;

Seul à jamais alors, resté seul en ce monde,
Je tombai sur ma couche et je fermai les yeux.
Comprimant des deux mains mon angoisse profonde,
J’étouffai de mon cœur les bonds silencieux.

Puis, dans mon désespoir, par la chambre muette
Me traînant à genoux, stupide de douleur :
« Viens ! m’écriai-je, ô mort ! ma destinée est faite !
Eh ! quelle autre jamais pourrait toucher mon cœur! »

Dès lors, le souvenir amer, hôte sauvage,
Se logea dans mon cœur en tombeau transformé :
A tout autre regard, à tout autre visage,
Comme à toute autre voix ce cœur resta fermé.

Un morne et long chagrin enveloppa mon être.
Tels, quand la pluie au loin emplit les cieux déserts,
Plaines, coteaux, forêts que l’eau du ciel pénètre,
D’une tristesse noire et froide sont couverts.

A dix-huit ans, Amour! âme candide et neuve,
Je t’ignorais encore. A ton joug enchaîné,
C’étaient ta force, Amour, et ta première épreuve
Que subissait mon cœur à souffrir condamné.

Triste, je fuyais tout: je fuyais le sourire
Des étoiles, la paix de l’aube et ses blancheurs.
Hélas! le verdoîment des prés où Mai respire,
N’avait pour mes regards ni charme ni fraîcheurs.

A tout indifférent, même à ces vœux de gloire
Dont mon esprit naguère encore était hanté,
De tout autre désir s’éteignit la mémoire,
Dès qu’en moi s’alluma ton désir, ô Beauté!

Je détournai les yeux de mes chères études.
O Muse! errant sans but loin de tes pas divins,
Ces rêves qui jadis peuplaient nos solitudes
Me semblaient désormais fastidieux et vains.

Combien changé, combien différent de moi-même !
Comment un autre amour, domptant ma volonté,
M’a-t-il fait infidèle à cet amour suprême !
O cœur de l’homme! ô cœur fait de fragilité!

Seul mon cœur me plaisait : l’entretenant sans cesse
D’un passé qu’avec lui j’avais rêvé meilleur,
Pour m’en nourrir, voilant et gardant ma tristesse,
Comme un trésor sacré je couvais ma douleur.

Les yeux toujours baissés, et tournant vers mon âme
Mon regard altéré d’un jour mystérieux,
J’évitais qu’un visage, ou jeune fille ou femme,
De ma pensée en deuil vînt distraire mes yeux.

Je craignais qu’en mon cœur l’image immaculée
Se troublât, comme un lac au flot dormant et pur,
Immobile miroir de la nuit étoilée,
Se trouble sous la brise effleurant son azur.

Et le regret amer d’une vie avortée,
De bonheurs envolés et qu’on n’a point connus,
D’une ivresse rêvée et qu’on n’a point goûtée,
Ce regret des beaux jours et passés et perdus,
Je le portais partout, il m’obsédait sans cesse.

La honte d’avoir cru possible le bonheur,
D’avoir mis dans l’amour la foi de ma jeunesse
Ne couvrait point alors mon front de sa rougeur.

Je jure au ciel, à vous, nobles cœurs, je le jure,
Jamais un désir bas en mon sein n’est entré :
Vierge de tout mélange et de toute souillure,
Le feu dont je brûlais resta pur et sacré.

Et ce feu brûle encore!... Elle vit immortelle
L’image aimée ! il vit mon rêve de candeur !
Je garde en mon esprit la vision de Celle
Qui ne m’a rien donné qu’un idéal bonheur!
Et de ce bonheur-là, bienheureux est mon cœur!