Le Gênet ou la fleur du Vésuve

G. Leopardi  | Traduction: A. Lacaussade

Sur les flancs calcinés de ce mont formidable,
Sombre exterminateur de l’homme et des cités,
Nulle plante ne croît au souffle des étés ;
Toi seul, sur le versant du gouffre inabordable,
Tu fleuris et souris et parfumes les airs,
Solitaire genêt, qui te plais aux déserts.
Tel je t’ai vu jadis, noble et charmant arbuste,
Prodiguant ta verdure et tes rameaux épars,
Embellir de tes fleurs la solitude auguste
Où repose la Rome éteinte des Césars ;
Tel ici je te vois, sur ces plages brûlées
Où la lave a durci ses fumantes coulées,
Lieu triste et dévasté que réjouit ta fleur
Aux ruines fidèle et fidèle au malheur!...
Dans ces champs recouverts de cendres infécondes,
Où la lave résonne au pas du voyageur,
Ont mugi les troupeaux, mûri les moissons blondes ;
Aujourd’hui le serpent au gîte caverneux,
Se tordant au soleil, y déroule ses nœuds.
Là furent des vergers, des campagnes riantes,
Des vignes sous le poids de leurs grappes pliantes,
Des villas, frais Edens consacrés aux plaisirs,
Refuges des puissants aux fastueux loisirs ;
Là furent des palais et des cités célèbres,
Que le mont fulgurant aux flamboîments funèbres,
Engloutit pêle-mêle, hommes, temples et dieux,
Sous les torrents vomis par ses gueules de feux.
Et tout a disparu ! — De la plage aux collines
La désolation plane sur des ruines !

Qu’il vienne maintenant l’optimiste rêveur
Divinisant la race humaine en sa ferveur,
Qu’il vienne contempler, béate créature,
En quel souci nous a l’indulgente nature.
Apôtre du progrès sans fin, qu’il vienne voir
Jusqu’où s’étend de l’homme ici-bas le pouvoir!...
O forte race humaine, il suffit d’un caprice,
D’un brusque mouvement de la mère nourrice
Pour t’anéantir, toi, ton œuvre, ton passé,
Tout, jusqu’au souvenir de ton être effacé !
O progrès, ô génie humain, c’est sur ces plages
Que de tes hauts destins tu peux lire les pages.
Viens t’admirer ici, siècle superbe et vain,
Qui, de la vérité désertant le chemin,
Crois marcher en avant et marches en arrière,
Nommant progrès ton culte abject de la matière.
Ces esprits complaisants que la fatalité
A fait naître tes fils, flattant ta vanité,
De tes rêves d’enfant bercent l’erreur grossière.
Et toi, tu ne vois pas, ô siècle de lumière,
Qu’ils se raillent entre eux de ta crédulité !
Pour moi, je ne veux pas d’une honte pareille !
Je pourrais, comme un autre, habile radoteur,
Courtisant ton orgueil d’un vers adulateur,
Caresser ta chimère et charmer ton oreille.
J’aime mieux te montrer, pour t’avoir bien compris,
Ce que pour toi mon cœur recèle de mépris.
Siècle bavard et fat à la verve insensée,
Oses-tu bien tout haut parler de liberté,
Quand tu ne veux tout bas qu’asservir la pensée !
Enflé d’un songe épais tu hais la vérité.
Qui te la montre blesse en toi la convoitise
Des bas instincts couvés par l’humaine sottise.
Celui-là te déplaît qui, de franchise armé,
Combat l’illusion de ton mensonge aimé,
Dit ce qu’il sent et voit : que l’homme est misérable,
La nature cruelle et la vie incurable;
Que tout espoir est vain, que la fatalité
Nous écrase et se rit de notre volonté.
Or, ces vérités-là, vieilles comme la terre,
Quiconque les subit, te semble lâche et vil,
Et tu déclares grand, tu proclames viril,
Le rhéteur solennel au verbe humanitaire,
Qui, dupe ou charlatan, en oracle écouté,
Divinise ta race, ô pauvre humanité !

Un homme né débile et pauvre de richesse,
Pour peu que dans le cœur il ait quelque noblesse,
Ne se donne jamais pour opulent et fort.
Dans le monde il n’a point l’insigne ridicule
De jouer au Crésus, de poser en Hercule.
S’il en souffre, il n’a point à rougir de son sort :
Tel qu’il est, il l’avoue, et, bien loin de s’en taire,
Du peu qu’il se sait être, il ne fait point mystère ;
Il en parle sans fiel, sans honte et sans fierté,
Et, vivant comme il doit, vit avec dignité.
Mais je tiens pour un sot berné par l’espérance,
L’être né pour la mort, créé pour la souffrance,
Qui se dit mis au monde et fait pour être heureux,
Et qui d’orgueil enflé, repu de songes creux,
Oubliant du passé les détresses subies,
Façonnant l’avenir au gré de ses lubies,
Promet sur cette terre, Éden universel,
Des bonheurs ignorés du monde et même au ciel,
A des peuples qu’un flot de mer envahissante,
Un vent d’orage, un jet de lave incandescente,
Un pli du sol qui s’ouvre en un gouffre béant
Submerge, emporte et broie et rejette au néant !...
Seule elle est dans le vrai l’âme forte et bien née
Qui d’un ferme regard scrutant la destinée,
Ose l’interroger; qui du Sphinx redouté
Dévoile à tous l’énigme, et, dans un franc langage,
De notre sort commun, du commun héritage,
Reconnaît la bassesse et la fragilité ;
Qui grande et digne au sein des misères mortelles,
N’aggrave point ses maux de haines fraternelles
Contre l’homme, en voyant dans l’homme le fauteur
Des fléaux dont la vie est le sanglant théâtre,
Mais s’en prend à leur seul et véritable auteur :
La Nature-Saturne au flanc dévorateur,
Qui mère des humains n’en est que la marâtre!...
Oui ! voilà l'ennemie et qu’il nous faut combattre
Jour à jour, corps à corps, et dans ses éléments,
Et dans sa force aveugle et ses emportements !
La vie est une lutte et non une utopie,
Lutte ardue entre l’homme et la nature impie.
Au prix d’ardents efforts et d’âpres volontés,
Maître enfin et vainqueur des éléments domptés,
L’homme un jour de son sort pourra-t-il sur la terre
Par le bonheur conquis résoudre le mystère ?...
Et quand il le pourrait, au bout de son effort
Ne doit-il pas trouver l’autre énigme, la mort !

Souvent sur cette plage en deuil et désolée
Où la lave à longs flots durcis semble ondoyer,
La nuit je viens m’asseoir. Dans la voûte étoilée
Je regarde songeur les astres flamboyer,
Ces astres dont la mer, comme un miroir, reflète
Dans son mouvant azur la lumière inquiète.
Et quand les yeux fixés sur ces millions d’yeux
Brillants et palpitants dans l’infini des cieux,
Orbes incandescents déroulant leurs spirales,
Nous versant de si loin leurs splendeurs sidérales
Que chacun d’eux pour nous n’est qu’un point lumineux
Dans cette immensité du nombre et de l’espace,
Comme pour eux la terre, où l’être souffre et passe Inconnu,
n’est qu’un point du ciel vertigineux ;
Et plus haut dans l’azur quand je vois ces traînées
D’étoiles, poudres d’or partout disséminées,
Ces essaims fourmillants au vol aérien
Pour qui notre planète où l’homme est moins que rien,
Nos mondes, nos soleils, notre nuit, notre aurore,
Notre immense univers que l’univers ignore,
N’existent pas, pour qui nous sommes ce qu’ils sont
Eux-mêmes pour nos yeux dans l’abîme sans fond,
Un nuage flottant d’étoiles en poussière,
Blancheur dans l’infini, nébuleuse lumière ;
Et l’esprit submergé dans cette immensité,
Quand je songe au néant de notre destinée,
Comparant l’immuable à ta mobilité,
Que puis-je alors penser de ton infimité,
O famille de l’homme, ô race infortunée
Condamnée à souffrir, à mourir condamnée !...
Et l’on te dit le roi de la création !
Nourrissant ton orgueil de cette fiction
Qui fait de toi le but du Tout impérissable,
Que de fois dans ta nuit et sur ton grain de sable
N’as-tu pas fait descendre un cortège de dieux
Pour te livrer le mot et l’énigme des cieux !...
Et de nos jours encor, ravivant ces mensonges,
Quand je te vois peupler des ombres de tes songes
Ton monde et l’univers, ton âme et l’Infini ;
Quand l’erreur est ta foi, quand tout sage est honni
Qui ne sait point subir tes fables ridicules,
Tes Zeus grands et petits, dieux de tes plébécules ;
Quand le bon sens partout est toujours insulté,
Quel sentiment, ô pauvre et triste humanité,
Quel dégoût attendri de pitié douloureuse
Soulève dans mon cœur ta misère orgueilleuse!...
De l’humaine raison que doit-on espérer,
Et nous faut-il en rire ou faut-il en pleurer?

Quand un fruit détaché de la branche natale
Tombe, cédant aux lois de la maturité,
Il écrase et détruit dans sa chute fatale
D’un peuple de fourmis la vivante cité.
Labeurs, travaux creusés dans l’argile amollie,
Épargne prévoyante avec soin recueillie
Pendant l’été, refuge à grand’peine bâti,
La chute d’un fruit mûr a tout anéanti.
De même un rouge amas de pierres et de terre
Lancé du sein tonnant et fumant du cratère,
Retombe écrasant tout de blocs pulvérisés.
Métaux en fusion et rochers embrasés,
Comme un fleuve de sang, du flanc de la montagne
La lave roule, arrive, envahit la campagne :
Rouge inondation, dans sa lente fureur,
Elle avance épanchant la flamme et la terreur ;
Et, consommant bientôt son œuvre de ravage,
Submerge ces cités debout sur le rivage,
Dont les frontons de marbre et les flèches de fer
Du fond d’un ciel serein se miraient dans la mer...
La chèvre aujourd’hui broute au milieu des ruines;
De nouvelles cités sur ces plages marines
Recouvrent du passé les splendides abris,
Dont le Vésuve altier foule aux pieds les débris.
La nature marâtre, à nos maux insensible,
Ministre aveugle et sourd du Destin ennemi,
Broyant tout ce qui vit dans sa marche impassible,
En un mépris égal tient l’homme et la fourmi.

Depuis dix-huit cents ans, des villes populeuses
Ont sombré sous le flux de ces laves houleuses ;
Et le dur paysan, pour sa vigne anxieux,
Sa vigne que nourrit à peine un sol de cendre,
Lève encore et souvent un regard soucieux
Vers ce mont d’où pour lui tout à coup peut descendre
La ruine et la mort comme au temps des aïeux.
Des siècles sont passés, et la cime embrasée
Est toujours là debout, terrible, inapaisée,
Menaçant de ses flots dont bout le réservoir,
Lui, son humble famille, et leur modeste avoir.
Souvent toute la nuit veillant dans les ténèbres,
Il épie en son cours le fléau ravageur
Qui vient, serpent de feu déroulant ses vertèbres,
Sillonnant les rocs noirs d’une ardente rougeur
Dont la clarté sinistre empourpre la colline
De Capri, Procida, Naple et la Mergelline.
S'il le voit approcher de son modeste champ,
S’il entend l’eau bouillir dans son puits domestique,
Il réveille les siens en hâte et, sur-le-champ,
Emportant ce qu’il peut, il fuit son toit rustique ;
Il fuit et voit de loin, sans abri désormais,
Son doux nid familier et sa vigne chérie
Sous les vagues de feu que le volcan charrie,
Comme un dernier espoir disparaître à jamais !

Après tant de silence et d’oubli sous la terre,
La morte Pompéï de sa nuit séculaire
Sort et remonte au jour. Ses monuments épars,
Squelettes du passé, gisent de toutes parts.
Et du forum désert, à travers les arcades,
Entre les fûts tronqués des hautes colonnades,
Les pieds sur le passé, le voyageur errant
Peut contempler au loin, dans le ciel transparent,
L’inextinguible mont dont la crête fumante
Menace encor la plage, — éternelle épouvante !
Et dans l’horreur des nuits, sur les pans écroulés
Des théâtres déserts, des temples mutilés,
A travers cet amas de maisons renversées,
D’un monde disparu ruines entassées,
Où s’abrite l’orfraie, où la chauve-souris,
Fuyant l’éclat du jour, vient cacher ses petits,
Comme une torche errante au fond de palais vides,
Courent les flamboîments et les lueurs livides
Des laves, dont le feu sombre et vif tour à tour
Rougit l’ombre et la côte et les bois d’alentour.

Ignorant et les temps et la race mortelle,
Sans plus se soucier des fils que des aïeux,
Esclave du Destin qui règne et vit en elle,
Éternellement jeune, éternellement belle,
La nature poursuit son cours mystérieux.
Les peuples cependant, les langues, les empires,
Meurent; aux jours mauvais succèdent les jours pires:
Rien ne trouble sa marche et sa sérénité.
Et l’homme ose ici-bas parler d’éternité !

Et toi, souple genêt, dont la tige odorante
De ces déserts brûlés fleurit les rochers nus,
Tu subiras aussi la lave dévorante
Qui, revenant encore aux lieux déjà connus,
Sur tes tendres rameaux qui parfument ces plages,
Épanchera les flots de ses fureurs sauvages.
Et tu t’affaisseras, innocent de ton sort,
Sous le feu souterrain qui t’apporte la mort ;
Mais tu n’auras du moins, jusqu’à l’heure fatale,
Épiant du fléau le signe précurseur,
Ni tremblé, ni courbé ta tête virginale
Devant les coups prévus du futur oppresseur.
Tu n’auras pas du moins sur la terre brûlée,
Où le sort te fit naître et non ta volonté,
Levé superbement vers la voûte étoilée
Un front par la démence et l’orgueil habité !
Sage et soumis aux lois d’une humble destinée,
Tu ne crois pas que l’Être aux décrets paternels
Garde à tes rejetons sur cette fange ignée
Des bonheurs infinis et des jours éternels !