La vie solitaire

G. Leopardi (1819) | Traduction: A. Lacaussade

D’un bruit léger la pluie en frappant ma fenêtre
Me réveille : c’est l’heure où sentant l'aube naître,
La caille dans les blés, le coq au poulailler,
De la ferme et des bois le peuple familier
Dit par des chants sa joie et des battements d'ailes.
Déjà se croise au ciel le vol des hirondelles;
L’air blanchit; le fermier paraît à son balcon ;
Le soleil, à travers la pluie et les buées
Flottantes sur les bois, darde un joyeux rayon.
Je me lève : l’azur, les légères nuées,
Les vifs gazouillements des branches et des nids,
Le vent frais, les coteaux riants, je les bénis ;
Car je vous connais trop, murs odieux des villes.
Où le malheur pour nous s’accroît de haines viles.
Vivre dans le chagrin en ce monde est mon lot,
Y mourir, mon destin, — oh ! que ce soit bientôt !
Cependant, je bénis cette heure matinale,
De ce réveil des champs la candeur virginale,
La paix que la nature offre encore en ces lieux.
O nature, autrefois que tu m’accueillais mieux !
Mais en dédain aussi, toi, tu tiens l’infortune;
Servante des heureux, le malheur t’importune :
Il ne reste pour l’homme en proie au sort amer
D’autre abri que la mort, d’autre ami que le fer.

Dans un lieu retiré, solitaire éminence,
Au bord d’un frais étang où sous le vert silence
Des feuillages muets dort la nappe d’azur,
Quelquefois je m’assieds. Dans l’air brûlant et pur
Midi plane, couvant de ses ailes de flamme
Le grand sommeil des bois, des plaines et des monts.
Une paix ineffable aussi me remplit l’âme.
La cigale se tait au sein des blés profonds ;
Dans l’arbre aucune brise, au ciel aucun nuage ;
Le soleil dans l’étang reflète son image ;
Le flot n’a point de ride; au milieu des roseaux
La mouche aux ailes d’or, le phalène des eaux
Dorment; ni bruit, ni voix sur la branche et la feuille.
Immobile et muet dans l’ombre qui m’accueille,
Je regarde, j’écoute et sens confusément
S’éteindre de la vie en moi le sentiment.
J’oublie alors, j’oublie et moi-même et le monde ;
Il semble que déjà mon être se confonde
Avec tout, partageant de l’air, des bois, des flots
Le silence éternel et l’éternel repos.

Amour, loin de mon cœur a fui ton vol rapide,
De ce cœur autrefois si brûlant, si candide.
Le malheur l’étreignit et sous sa froide main
L’a glacé dans la fleur de mon riant matin.
Il me souvient du jour où ta flamme divine
Comme un éclair subit embrasa ma poitrine.
C’était au temps si doux, l’irrévocable temps,
Où la scène du monde aux regards de vingt ans
S’ouvre et les éblouit, et semble à la jeunesse
Du paradis rêvé la vivante promesse.
Poursuivant un bonheur impossible à saisir,
Elle y court, palpitant d’espoir et de désir.
Comme pour une fête où le ciel le convie
L’adolescent, hélas ! se pare pour la vie.
Le malheureux ! — Pour moi, quand je sentis, Amour,
Ta présence en mon cœur, j’ai su que sans retour
Ma vie était brisée, et que la destinée
Déjà l’avait aux pleurs sans merci condamnée !

Pourtant que sur la plage, errant parmi les fleurs,
Quelque vierge au front pur, plus belle qu’un beau rêve,
S’offre à mes yeux à l’heure où l’aube au ciel se lève,
Baignant l’air et les bois de ses roses lueurs,
Où quand l’astre flamboie, et, mont, forêt, chaumière,
Fait tout étinceler sous sa vive lumière;
Que par une nuit douce et sereine d’été,
Au pied d’une villa dans ma course arrêté,
Et, regardant au loin la campagne déserte,
J’entende s’envoler d’une fenêtre ouverte
Un chant de jeune fille assise à son métier,
Prolongeant dans la nuit le travail journalier ;
Ce cœur pétrifié, mon cœur palpite encore,
Comme il faisait au temps de ma lointaine aurore;
Mais bien vite il retombe en son pesant sommeil,
Car pour les cœurs éteints il n’est plus de réveil.

O lune, à tes rayons, sous les claires feuillées,
Le lièvre en liberté joue et court par les bois;
Le matin, le chasseur, la meute aux sourds abois
S’égarent au milieu des pistes embrouillées:
O lune, grâce à toi, dans son gîte écarté
L’enfant de la forêt a fui leur cruauté.
Bonne reine des nuits, à travers les ruines,
Les buissons, les rochers, les fentes des ravines,
Ton rayon indiscret se glisse, et, délateur
Du crime qui se cache et que suit ta lumière,
Il met une étincelle à l’arme meurtrière
Du bandit à l’affût, du pâle malfaiteur
Qui, le regard tendu, veille dans l’ombre, écoute
Le pas retentissant des chevaux sur la route,
Le bruit des lourds essieux dans le ravin profond.
Il s’apprête, et bientôt à l’improviste il fond
Sur sa proie, et l’éclair de sa lame luisante,
Son air sinistre et dur et sa voix menaçante
Glacent d’effroi le cœur du voyageur tremblant,
Qu’il laisse à demi-mort, nu sur le sol sanglant.
Révélatrice encore, aux carrefours des villes
Ta lumière poursuit de ses blancheurs tranquilles
Le nocturne rôdeur qui va rasant les murs,
Hôte des lieux suspects et des quartiers impurs,
Qui tremble et fuit devant les vitres allumées
Et les balcons ouverts aux brises parfumées.
Importune aux regards des esprits ténébreux,
Ta lumière m’est douce et chère sur ces plages
Où les plaines en fleur et les coteaux ombreux
Bercent dans tes rayons leurs lumineux feuillages.

Et moi-même autrefois j’accusais tes clartés
Quand ta blanche lueur, dans les lieux fréquentés,
Me livrait aux regards de l’homme, mon semblable...
Pour le fuir, je n’étais pourtant pas un coupable.
Désormais, astre ami, toujours je te louerai,
Soit que, rapide esquif au milieu des orages,
Tu te montres voguant à travers les nuages,
Soit que, reine explorant ton empire éthéré,
Tu contemples du fond de la voûte éternelle
Ce douloureux séjour de la race mortelle.
Souvent tu me verras, solitaire et songeur,
Fuyant la foule, ô lune, et le passé rongeur,
Promener par les bois mes lentes rêveries,
Ou m’asseoir l’âme en paix sur les mousses fleuries,
Enivré d’un silence où dort le souvenir,
Heureux de t’admirer, heureux de te bénir !