Chant nocturne d’un Berger nomade

G. Leopardi (1831) | Traduction: A. Lacaussade

Que fais-tu dans le ciel, blanche et silencieuse,
Tu te lèves le soir, et, glissant dans les airs,
De ce monde tu vas contemplant les déserts ;
Et quand le jour paraît, suspendant ton voyage,
Tu te couches, ô lune, et dors dans un nuage.
N’es-tu pas lasse enfin, dans l’éther où tu cours,
Par les mêmes sentiers de repasser toujours ?
N’es-tu pas fatiguée, ô blanche pèlerine,
De regarder toujours la plaine et la colline?
Et l’ennui de revoir toujours les mêmes lieux,
Comme à nous ici-bas, te vient-il dans les cieux?
Oui, du pâtre la vie à ta vie est pareille :
Aux premières blancheurs de l’aube il se réveille;
Au loin dans la campagne il conduit ses troupeaux
Par les mêmes vallons, par les mêmes prairies ;
Ne voit jamais que bois, sources, herbes fleuries,
Et se couche le soir respirant le repos.
Dis-moi, lune, à quoi sert du pâtre l’existence?
A quoi te sert ta vie? En ce vaste silence,
Vers quel but allons-nous, l’homme ici, l’astre au ciel ?
Où va ma course? où va ton voyage éternel?

Un malheureux vieillard, blanchi par les années,
Sans chaussure, vêtu de sordides haillons,
Les épaules sous un fardeau lourd inclinées,
A travers monts s’en va, s’en va par les vallons.
Parmi les rocs aigus, les roches calcinées,
La broussaille et la ronce et les sables profonds,
Au vent, à la tempête, et quand l’heure est brûlante,
Et quand il gèle, il suit sa marche chancelante.
Il s’efforce et s’essouffle, et, toujours haletant,
Il franchit le marais, le torrent et l’étang.
Il tombe, il se relève, et, repris de courage,
Sans halte, sans repos, sanglant et mutilé,
Par tous les éléments hostiles flagellé,
Il va sans cesse, il va se hâtant sous l’orage,
Jusqu’à ce qu’il arrive où tout doit aboutir :
Un abîme sans fond ouvert pour l’engloutir.
Il y plonge, et le gouffre à la bouche fatale
Se refermant sur son néant enseveli,
De sa grande misère il trouve enfin l’oubli...
Telle est la vie humaine, ô lune virginale!

L’homme naît pour souffrir. Un cri, cri de douleur,
Est son premier salut au monde; sa naissance
Est un risque de mort; sa morbide pâleur
Contre le sort déjà trahit son impuissance.
Père et mère à l’envi, berçant l’infortuné,
Semblent le consoler du malheur d’être né.
Il grandit. Tous les deux de soins et de tendresse
L’entourent, s’efforçant de réjouir son cœur,
De lui faire oublier quelle amère détresse
Lui garde l’avenir, — l’avenir le meilleur!
Voilà tout ce que peut pour sa progéniture
L’être créé qui crée une autre créature.
Mais pourquoi mettre au monde un être, notre amour,
S’il faut le consoler de nous devoir le jour?
Si la vie est un mal où l’instinct seul convie,
De notre fait pourquoi perpétuer la vie?
Tel est le sort de l’homme, ô lune, astre clément,
Qui m’écoutes pensive au fond du firmament ;
Mais t’en parler, pourquoi? toi, tu n’es pas mortelle,
Et ma plainte nocturne en quoi t’importe-t-elle !

Cependant, voyageuse éternelle des cieux,
Pâle sœur du soleil, astre mystérieux,
Peut-être comprends-tu ce qu’est cette existence
Terrestre, la raison de nos maux, la constance
De nos douleurs, la fin où tout doit concourir :
Peut-être comprends-tu ce que c’est que mourir.
Mourir! de toute vie effacement suprême!
Inéluctable fin de l’être ! noir problème !
Peut-être en connais-tu, dans la sphère où tu luis,
Le mot, lune! astre cher, compagne de mes nuits.
Certainement tu sais l’obscur pourquoi des choses :
Du matin et du soir, de la marche des jours
Et des saisons, tu sais certainement les causes.
Quand revient le printemps, tu sais à quels amours
Il sourit; à quoi sert l’été, la tiède automne,
Des neiges de l’hiver la chute monotone;
De mille et mille faits le voile t’est léger
Qui reste impénétrable aux regards du berger.
Souvent quand je te vois, immobile et songeuse,
T’arrêter au-dessus de cette plaine herbeuse,
Dont le vert horizon confine au bleu du ciel ;
Ou me suivre, éclairant mon troupeau fraternel,
Qui vague a mes côtés et pas à pas chemine ;
Quand je vois dans l’azur que leur gerbe illumine,
Ces millions de feux, diamants de l’éther,
Plus nombreux que les grains de sable de la mer,
Je me dis : « A quoi bon ces essaims de lumières,
Dans l’espace sans fond brillantes fourmilières?
Pourquoi cet infini, cette sérénité?
Et moi, que suis-je au sein de cette immensité? »
Ainsi, je m’inquiète en moi-même des choses
De l’univers, du sens de leurs métamorphoses ;
De tant d’activité, de tant de mouvement
Sur ce globe terrestre et sous le firmament ;
De l’immense nature aux êtres innombrables,
Heureux là-haut, peut-être, ici-bas misérables,
Se mouvant sans relâche, hôtes mystérieux,
Pour revenir toujours, toujours aux mêmes lieux!
Je n’en puis deviner la raison éternelle;
Mais toi, tu la connais, lune, jeune immortelle!
Pour moi, ce que je sens, pâtre au sol enchaîné,
C’est qu’un autre être humain, à naître ou déjà né,
De ma lourde existence et de ce dur voyage
Où je marche courbé sous mon destin fatal,
Saura peut-être un jour tirer quelque avantage ;
Mais à coup sûr pour moi cette vie est un mal.

O mon heureux troupeau, que je te porte envie!
Tu parais ignorer ta misère. La vie
T’est moins lourde à porter qu’à moi. Par le chemin
Tu vas libre de soins. Tu vis ton jour. Demain
Ne t’inquiète pas. Si quelque obstacle louche
Survient, dont tout à coup ton instinct s’effarouche,
Si quelque effroi subit te prend, si dans les airs
Soudain la foudre éclate et t’aveugle d’éclairs,
Ces peurs, ces accidents, bientôt tu les oublies,
Et, bornant ton désir à ton court horizon,
Tu n’as pas mes dégoûts ni mes mélancolies.
Quand tu t’étends à l’ombre et sur le frais gazon,
Tu goûtes le bonheur que veut ta destinée,
Et tu passes ainsi de longs jours dans l’année.
Moi, lorsque à tes côtés sur l’herbe je m’assieds
Muet, te regardant ruminer à mes pieds,
L’ennui vient m’assaillir. Sa sourde inquiétude
En moi semble grandir avec la solitude.
Morne et las, le sommeil me referait dispos,
Mais je ne puis trouver même ainsi le repos.
Et je n’ai cependant aucun sujet de peine;
Je ne souhaite rien; ma vie est simple et pleine.
Si le plaisir est grand que tu goûtes couché
Sur l’herbe, et quelle en est la source et la nature,
Je l’ignore; le sens m’en demeure caché.
Mais partageant ton sort, nomade créature,
Quand je te vois si calme à mes pieds, tes grands yeux
Clos d’aise, ô mon troupeau, je dois te croire heureux.
Si tu pouvais parler, tu me dirais peut-être
Pourquoi chaque animal trouve un si grand bien-être
Dans le repos, quand moi, troublé d’un vain désir,
Jusque dans le repos, l’ennui vient me saisir.

Des ailes ! si j’avais comme l’oiseau des ailes
Pour franchir de l’éther les steppes éternelles,
Pour compter dans l’azur les astres radieux!
Ou comme le tonnerre errant de cime en cime,
Si je pouvais du haut de quelque pic sublime,
Voir les jours se lever dans l’air silencieux,
Voir les étoiles d’or pâlir l’une après l’une,
Peut-être, mon troupeau, serais-je plus heureux,
Peut-être plus heureux serais-je, ô blanche lune!
Peut-être aussi, peut-être en proie au sombre ennui,
Mon esprit en sondant ainsi le sort d’autrui,
Erre-t-il loin du vrai. Dans la pourpre ou la crèche
Dans un berceau soyeux ou sur la paille sèche,
Peut-être en quelque état qu’on soit, le jour natal
Pour tout être en ce monde est-il un jour fatal!