Au comte Carlo Pepoli

G. Leopardi (1826) | Traduction: A. Lacaussade

Ce rêve aride et lourd qu’on appelle la vie,
A quoi le passes-tu, mon Pepoli ? Comment
Dépenses-tu les jours où le sort te convie?
Quel espoir mensonger te leurre en ce moment ?
Où va ton cœur? quel vœu l’absorbe sans partage?
De quel penser, de quel labeur triste ou joyeux
Remplis-tu les loisirs que t’ont faits tes aïeux ?
Loisirs longs à porter et pesant héritage !
Toute vie est oiseuse, et la fatalité,
Vil bétail, nous condamne à l’inutilité.
Nos efforts, nos sueurs, nos travaux sont futiles,
A moins d’un noble but qui les rende fertiles.
Qu’il peine du cerveau, du cœur ou de la main,
L’homme ne vaut qu’autant qu’il sert un beau dessein.
Ce morne travailleur, humble enfant de la plèbe,
Qui va de l’aube au soir creusant, brisant la glèbe,
Conduisant ses troupeaux ou soignant ses moissons,
Que fait-il sous le ciel? Par toutes les saisons
Il peine pour le vivre : une maigre pitance
Est-elle donc le but de l’humaine existence?
Lui que l’aube tranquille ou l’étoile du soir
Voit toujours à sa tâche et jamais y surseoir,
Tu peux le dire oisif, car l’existence, en somme,
Faite d’un tel néant n’est d’aucun prix pour l’homme.
La vie est inutile ! inutiles les jours
Et les nuits du pilote, inutiles les veilles
Du savant, les périls du soldat, les merveilles
Filles de l’Industrie, inutiles toujours
L’âpreté du marchand, l’or dont le juif rapace
En rampant dans l’usure emplit sa carapace ;
Car aucun d’eux ne peut par son or, ses labeurs,
Ses veilles, ses périls, ses fièvres, ses ardeurs,
Qu’il succombe ou survive à sa lutte acharnée,
Aucun d'eux ici-bas, trompant la destinée,
Pour lui, ni pour autrui, ni sa postérité,
Ne peut te conquérir, belle Félicité,
Unique et cher désir de la race mortelle !

Cependant pour remède à cet aigu tourment
Du bonheur qui nous point et sans fin nous martèle,
Bonheur où l’âme aspire et qui toujours lui ment,
La nature inventa. — prévoyante nature !
D’impérieux besoins dont l’aiguillon torture
L’homme et lui fait sans cesse et partout un devoir
De vivre, d’en chercher les moyens, d’y pourvoir
Par un labeur sans trêve, afin que la journée
A d’absorbants travaux longuement enchaînée,
Vide et pourtant remplie, offrît moins de loisir
Au cœur pour s’oublier aux tourments du désir.

Des animaux ainsi la famille innombrable
Que l’instinct du bonheur trompe et fait misérable,
Comme nous le désir ; soumise aux mêmes lois
Pour la vie, explorant et les airs et les bois,
Et la plaine et les monts, en quête de pâture,
Remplit le but fatal voulu par la nature;
Et moins que nous à plaindre en son double élément
Broute et vole, erre et dort, et vit moins tristement.

Mais nous qui, sur autrui, de notre subsistance
Nous reposons, vivant d’une libre existence,
Nous avons à porter un lourd fardeau, celui
Dont nul ne peut charger les épaules d’autrui,
Dont rien n’exempte, à qui chaque âme est asservie :
Il nous faut occuper et remplir notre vie !
Cette nécessité rongeante aux dards cruels,
Ni la pourpre, ni l’or des fastueux castels,
Ni les nombreux troupeaux, ni les plaines fertiles,
Ni la pompe des cours, ni les honneurs futiles,
Rien n’en peut affranchir la race des mortels !
Celui qui, fatigué des jours longs et stériles,
Haïssant la lumière et détournant les yeux
De la sérénité méprisante des cieux,
Si, navré de dégoût, son cœur ne se décide
A hâter ses destins par le fer homicide,
Celui-là cherche, armé de sa ténacité,
Mille remèdes vains à l’active morsure
Du désir âpre et sourd de la félicité;
Remèdes impuissants à guérir sa blessure,
A remplacer jamais, aujourd’hui ni demain,
Le seul que la nature ait placé sous sa main !

Le soin des vêtements et de la chevelure,
Le souci des chevaux à la fringante allure,
Les courses, les paris, le cercle bien hanté,
Les rendez-vous aux bois et dans les parcs, l’été,
Les jeux et les repas, le bal, les promenades,
Sous les balcons dorés les molles sérénades
Par des ciels bleus semés d’astres épanouis,
Occupent sa journée et remplissent ses nuits.
D’aucun plaisir le sort complaisant ne le sèvre;
Le sourire jamais n’est absent de sa lèvre ;
Mais, hélas ! dans son cœur d’où l’espérance a fui,
Spectre muet glaçant les fleurs de sa couronne,
Lourd, solide, immobile ainsi qu’une colonne
De diamant, debout, vit l’immortel Ennui !
Rien ne peut l’ébranler, ni la force de l’âme,
Ni la vigueur du corps, ni la voix de la femme
Aimée, au timbre d’or, aux paroles de miel ;
Ni le regard tremblant et de langueur humide
D’un œil noir, — cher regard ineffable et timide,
Le seul bien qu’ici-bas puisse envier le ciel !
Peut de rêves divins où la douleur s’endort,
Peupler sa solitude et la nuit de la mort!

Que ce bonheur te soit donné! que cette flamme
Qui maintenant t’embrase et t’illumine l’âme,
Te reste! et de la Muse un jour fasse de toi
L’amant en cheveux blancs! Demeure ainsi!... Pour moi,
Hélas ! je sens déjà de la saison première
Fuir les illusions et ces douces erreurs
Dont le cher souvenir jusqu’à l’heure dernière
Vivra, regret béni, dans ma mémoire en pleurs.

Quand l’âge pour jamais aura glacé mes veines,
Glacé ce cœur que rien ne sait plus émouvoir,
Ni les blancheurs du jour ni les pourpres du soir,
Ni la tranquillité lumineuse des plaines,
Ni le chant printanier de l’oiseau dans les bois,
Ni la nuit étoilée aux ineffables voix,
Ni la lune, vestale aux blanches mousselines,
Errant pâle et pensive aux sommets des collines;
Lorsque toute beauté dans la nature ou l’art
Sera morte à mon cœur, muette à mon regard ;
Quand toute émotion, ou profonde ou légère,
Me sera devenue à jamais étrangère;
Alors contre moi-même implorant le secours
De l’étude, cherchant à quel labeur austère
Donner le reste ingrat et terne de mes jours,
J’étudierai la vie et l’homme, le mystère
De la création ; cherchant la vérité
Je lui demanderai pourquoi l’humanité,
Avide de bonheur, pour la souffrance est née;
Vers quel but la conduit l’aveugle destinée;
A qui profite ou plaît ce long cri de douleur
Qui de la terre au ciel monte de notre cœur;
D’où vient le mal raillant la bonté créatrice;
Par quelle volonté sinistre et corruptrice
Le juste saigne en proie aux griffes du pervers ;
Quel ordre et quelles lois règlent cet univers,
Indéchiffrable énigme aux lettres toujours closes,
Que, doctes louangeurs sachant tout adorer,
Les sages à l’envi célèbrent dans leurs gloses,
Qu’il me suffit à moi de plaindre et d’admirer.

Tels seront mes loisirs. — La vérité connue,
Si triste qu’elle soit et si sombre, a son prix.
Son souffle froid éteint l’espérance ingénue,
Mais pour l’erreur en nous avive le mépris.
Si ma sincérité du siècle est mal venue,
Si mes doutes virils sont mal ou point compris,
Je ne m’en plaindrai pas; car j’aurai de la gloire
Étouffé dans mon sein le désir illusoire.
La gloire!... Elle eut mon culte en mon fervent matin...
Déesse et femme, elle est pour la chance opportune,
Déesse plus aveugle encor que la fortune,
Plus que l’amour aveugle et plus que le destin!