Dictionnaire de citations

Adieu | Aimer | Amour de la vie | Amour et mort | Biens du monde | Bonheur et malheur| Chagrin | Colère | Compassion | Délivrance | Dépouille | Désespoir | Désillusion | Destinée | Douleur | Égalité | Ennui | Espèce | Espérance | Fatalité | Félicité | Fortune | Futilité | Génération | Génie | Genre humain | Haine | Heureux | Heureux et malheureux | Homme | Ignorants | Incertitude | Infélicité | Isolement | Jeunesse | Jeu | Jours | Journaux | Mal | Maladie | Malheur d’être né | Médiocrité | Misère humaine | Mode | Monde | Mort | Mortels | Mourir | Mystère | Nature | Néant | Oiseau | Oisiveté | Perfection | Philosophes | Philosophie douloureuse | Pire | Plaisir | Poésie | Poète et philosophe | Plèbe | Printemps | Rire | Semblables | Sérénité | Soir | Sort | Souffrir | Souvenirs | Suicide | Tourment | Tristesse | Vie | Vieillesse | Vivre | Vrai et beau

Adieu

Je chantais à la vie, au milieu des ténèbres,
Mon adieu douloureux en des rimes funèbres.

G. Leopardi, Les souvenirs

Aimer

Je suis né pour aimer, j'ai aimé, et peut-être avec autant de passion qu'il en peut jamais entrer dans une âme vivante. Aujourd'hui, bien que je ne sois encore, comme vous le voyez, ni dans l'âge naturellement froid, ni même dans l'âge de la tiédeur, je n'ai point de honte à dire que je n'aime personne, hors moi-même, par nécessité de nature et le moins qu'il m'est possible. Avec tout cela, je me décide promptement à souffrir moi-même, plutôt que d'être une cause de souffrance pour autrui.

G. Leopardi, Dialogue de Timandre et d'Eléandre.

Amour de la vie

Je ris comme on rit dans l'Europe méridionale des maris amoureux de leurs femmes infidèles : je ris du genre humain amoureux de la vie.

G. Leopardi, Dialogue de Tristan et d'un ami.

Amour et mort

Il est au monde, il est, vois-tu, deux choses belles :
C'est l'amour et la mort. Le ciel à l'une d'elles
Me conduit dans l'avril de l'âme et du printemps ;
L'autre, je l'ai connue, hélas ! bien peu d'instants,
Mais assez pour mourir heureux ! — Ma très Aimée

G. Leopardi, A Gonzalve

Biens du monde

Tous les biens du monde, à peine obtenus, paraissent indignes des soins et des fatigues qu'ils nous ont coûtés.

G. Leopardi, Histoire de la Nature et d'un Islandais.

Bonheur et malheur

Oui ! de quelque côté que plonge le regard,
Le malheur est partout, le bonheur nulle part.

G. Leopardi, Sur un bas-relief d'une tombe antique

Chagrin

Vivre dans le chagrin en ce monde est mon lot,
Y mourir, mon destin, — oh ! que ce soit bientôt !

G. Leopardi, La vie solitaire

 

Mon chagrin : il me suit par les bois, sur les grèves,
En tous lieux, compagnon familier de mes rêves,
Réveillant du passé les tendres sentiments,
Et de mon triste cœur les tristes battements.

G. Leopardi, Les souvenirs

 

Colère

Je réserve toujours ma colère pour le cas où je verrais une méchante action qui ne pourrait trouver place dans ma nature : mais jusqu'à présent je n'ai pu en voir aucune.

G. Leopardi, Dialogue de Timandre et d'Eléandre.

Compassion

Ce qui donne parfois de la compassion, c'est d'avoir soi-même éprouvé jadis les mêmes maux qu'on entend ou qu'on voit dans autrui, mais non pas de les supporter dans le moment.

G. Leopardi, Paroles mémorables de Filippo Ottonieri.

Délivrance

La mort est de nos maux l'unique délivrance ;
Elle est la loi, le but, l'inévitable port
Du sombre et dur voyage imposé par le sort.

G. Leopardi, Sur un bas-relief d'une tombe antique

Dépouille

Autour de moi déjà l’oiseau noir bat des ailes :
Que la bête m’étouffe en ses griffes cruelles !
Que la tempête emporte et brûle à ses éclairs
Ma dépouille, et la sème au vent et dans les airs !
Que mon nom à jamais dans l’oubli s’engloutisse !

G. Leopardi, Brutus Minor

Désespoir

Je me livre tout entier à la joie barbare et frémissante du désespoir.


G. Leopardi, Zibaldone (Tout est rien, éd. Allia, 1998.)

 

Comme mon désespoir est entier, continu, fondé sur un jugement ferme et sur une certitude, il ne me laisse point songer ni imaginer un joyeux avenir ni entreprendre aucune chose pour la mener à fin.

G. Leopardi, Dialogue de Timandre et d'Eléandre.

 

Désillusion

Moi, des biens et des maux le grand Dispensateur
A ma soif n’a versé qu’une amère liqueur,
Depuis l’heure où m’a fuie, emportant l’espérance,
Le songe aux ailes d’or de ma candide enfance.
Hélas! nos jours heureux s’envolent les premiers ;
Bientôt vient la vieillesse et ses maux coutumiers,
L’abandon, les regrets, les deuils de la pensée,
Et, but et fin de tout, la mort noire et glacée...
O mes rêves, ô Muse, ô lyre, amour des vers,
Adieu ! déjà je touche aux portes des enfers.
Du Ténare à jamais mon génie est la proie!...
Sombres divinités vers qui la mort m’envoie,
Salut à vous ! par qui j’échappe au sort cruel,
Dieux de la nuit, ô dieux du silence éternel !

G. Leopardi, Sapho

Destinée

Pourquoi sommes-nous nés en des temps si pervers ?
Pourquoi, Destin aveugle, ô loi de l’univers,
Nous donnas-tu la vie ? ou, nous l’ayant donnée,
Pourquoi ne l’as-tu pas, cruelle Destinée,
Ne l’as-tu pas reprise avant ces sombres jours
Où le Nord a vomi sur nous ses noirs vautours ?…

G. Leopard, Sur le Monument de Dante

Douleur

Mais la douleur est le plus puissant de tous les remèdes, car, tant que l'homme souffre, il ne s'ennuie aucunement.

G. Leopardi, Dialogue de Tasse et de son génie familier.

Egalité

Le sage est descendu, le vulgaire est monté,
Et voilà quel niveau nous fait l’Égalité !

G. Leopardi, A Angelo Mai

Ennui

Qu’importe! moins poignant, moins dur en sa rigueur
Est le mal dont on vit que l’ennui dont on meurt.
Heureux, heureux, ô toi dont pleurer fut la vie !
Pour nous, l’ennui cruel tient notre âme asservie:
Il nous reçut debout auprès de nos berceaux,
Et debout le néant veille sur nos tombeaux.

G. Leopardi, A Angelo Mai

 

Seul l’ennui, qui naît toujours de la vanité des choses, n’est jamais ni vanité ni erreur : il ne repose jamais sur rien de faux. Et l’on peut dire que, si tout le reste est vain, tout le réel et tout le solide de la vie humaine se ramènent à l’ennui, consistent dans l’ennui.

G. Leopardi, Dialogue de Plotin et de Porphyre.

Espèce

De même que, si cela me regardait, je ferais punir les coupables, bien que je ne les haïsse pas ; de même, si je pouvais, je ferais le plus grand bien à mon espèce, bien que je ne l'aime pas.

G. Leopardi, Dialogue de Timandre et d'Eléandre.

Espérance

Moi, je suis abattu, sans espoir; isolé
Dans le deuil du présent, l’avenir m’est voilé,
Et ce que j’en découvre est tel que l’espérance
M’apparaît comme un leurre, un rêve, une démence !

G. Leopardi, A Angelo Mai

Fatalité

La mort !... Certe, aujourd'hui, comme un jeu, je l'accepte
Cette nécessité sombre, qu'un monde inepte
Quelquefois glorifie et craint le plus souvent,
Ce néfaste tribut que tout être vivant
Doit payer à son tour, tribut que les dieux même
Ont à l'homme imposé dans leur bonté suprême !...
Donc, au sort quel qu'il soit mesurant ma fierté,
Je souris impassible à la fatalité.

G. Leopardi, La pensée dominante

Félicité

Aucun d'eux ici-bas, trompant la destinée,
Pour lui, ni pour autrui, ni sa postérité,
Ne peut te conquérir, belle Félicité,
Unique et cher désir de la race mortelle !

G. Leopardi, Au comte Carlo Pepoli

Fortune

La fortune a beau faire, elle ne perd jamais la faculté de nous infliger de nouveaux malheurs capables de vaincre et de rompre la fermeté même du désespoir.

G. Leopardi, Paroles mémorables de Filippo Ottonieri.

Futilité

Toute vie est oiseuse, et la fatalité,
Vil bétail, nous condamne à l'inutilité.
Nos efforts, nos sueurs, nos travaux sont futiles.

G. Leopardi, Au comte Carlo Pepoli

Génération

Chaque génération croit, d'une part, que le passé vaut mieux que le présent ; d'autre part, que les peuples s'améliorent en s'éloignant chaque jour davantage de leur premier état, et que, s'ils rétrogradaient, ils deviendraient pires.

G. Leopardi, Paroles mémorables de Filippo Ottonieri.

Génie

Les œuvres de génie ont le pouvoir de représenter crûment le néant des choses, de montrer clairement et de faire ressentir l’inévitable malheur de la vie, d’exprimer les plus terribles désespoirs, et d’être néanmoins une consolation pour une âme supérieure accablée, privée d’illusions, en proie au néant, à l’ennui et au découragement ou exposée aux peines les plus amères et les plus mortifères. En effet, les œuvres de génie consolent toujours, raniment l’enthousiasme et, en évoquant et représentant la mort, elles rendent momentanément à l’âme cette vie qu’elle avait perdue : ce que l’âme contemple dans la réalité l’afflige et la tue, ce qu’elle contemple dans les œuvres de génie qui imitent ou évoquent d’une autre manière la réalité des choses, la réjouit et lui redonne vie.

Giacomo Leopardi,  Zibaldone, édit. Allia

Genre humain

Au fond le genre humain croit, non pas le vrai, mais ce qui est ou semble être le plus approprié à sa nature. Le genre humain, qui a cru et croira de si grosses sottises, ne croira jamais ni qu'il n'est rien, ni qu'il ne sera rien, ni qu'il n'a rien à espérer. Un philosophe qui enseignerait l'une de ces trois choses n'aurait point de succès, et ne ferait pas école, surtout dans le peuple.

G. Leopardi, Dialogue de Tristan et d'un ami.

Haine

Quant à cette haine pour le genre humain, j'en suis tellement éloigné que non seulement je ne veux, mais encore je ne puis haïr ceux qui m'offensent particulièrement; je suis de tout point impropre et impénétrable à la haine, ce qui entre pour beaucoup dans mon incapacité à vivre dans le monde.

G. Leopardi, Dialogue de Timandre et d'Eléandre.

Heureux

Je vous crois heureux et je crois tous les autres heureux ; mais pour ce qui est de moi, avec votre permission et celle du siècle, je suis très malheureux, et je me crois tel, et tous les journaux du monde ne me persuaderont pas le contraire.

G. Leopardi, Dialogue de Tristan et d'un ami.

Heureux et malheureux

Les plus malheureux de tous sont ceux qui cherchent le plus grand bonheur. [...] Les plus heureux sont ceux qui savent se contenter des petits biens, et, même après qu'ils sont passés, les repasser et en jouir dans leur esprit.

G. Leopardi, Paroles mémorables de Filippo Ottonieri.

Homme

L'homme est le vain jouet d'une immense imposture,
Je le sens! tout nous mène à l'Infélicité !
Jour après jour, tout manque à l'âme haute et pure,
La terre, le destin, le monde, la beauté!

G. Leopardi, La résurrection

 

L’homme né n’importe où, par ce fait qu’il est homme,
Ne peut être jamais que malheureux, en somme !
Il l’est de par ces lois, pouvoir universel,
Qui régissent la terre et régissent le ciel.

G. Leopardi, Palinodie

Ignorants

Les ignorants espèrent et les gens instruits n'espèrent rien.


G. Leopardi, Paroles mémorables de Filippo Ottonieri.

Incertitude

Que veut-on dire par un état exempt d'incertitudes et de dangers ? si c'est un état joyeux et heureux, il est préférable à tout autre ; mais s'il est ennuyeux et misérable, je ne vois pas à quel état il n'est pas inférieur.

G. Leopardi, Dialogue de Christophe Colomb et de Pierre Guttierrez.

Infélicité

Je ne cherche pas tant dans mes écrits à critiquer notre espèce qu'à m'affliger de la destinée. Je crois qu'aucune chose n'est plus manifeste ni plus palpable que l'infélicité nécessaire de tous les vivants. Si cette infélicité n'est pas vraie, tout est faux et il nous faut laisser ce discours comme tout autre. Si elle est vraie, pourquoi ne m'est-il pas permis de m'en affliger ouvertement et librement, et de dire : je souffre?

G. Leopardi, Dialogue de Timandre et d'Eléandre.

Isolement

Sur le sol affaissé je tremble, je frémis
De cet isolement à mes destins promis,
Et je m'écrie : ô long et dur pèlerinage,
O solitude affreuse et dès mon plus bel âge,
Hélas !

Le soir du jour de fête

Jeunesse

Au temps de la jeunesse, au temps des songes d'or,
Où la mémoire est courte et longue l'espérance,
Se souvenir est doux, même dans la souffrance,
Même quand du passé notre cœur saigne encor.

G. Leopardi, A la lune

Jeu

Les œuvres des mortels, qu’est-ce après tout qu’un jeu !
Le réel est-il donc moins vain que le mensonge!
L’homme n’est ici-bas que le jouet d’un songe.
La nature elle-même en charmantes erreurs
Est prodigue, et son but, en trompant nos douleurs,
Est d’en rendre le poids moins lourd au cœur de l’homme.

G. Leopardi, A un vainqueur du jeu de paume

Jours (Fardeau des jours)

Mais moi, si le destin inflexible toujours,
Me condamne à porter le dur fardeau des jours,
S'il ne m'est pas donné d'éviter la vieillesse,
Dans le long abandon où le chagrin nous laisse,
Quand mon œil sera vide et muet pour autrui,
Quand demain sera terne et froid comme aujourd'hui,
Que penserai-je alors de mes vertes années,
Des fleurs de mon avril stérilement fanées,
Des bonheurs dédaignés que maintenant je fuis?...
O mes beaux jours perdus, beaux jours évanouis !
Je me repentirai sans doute, et, du jeune âge,
Dans mon ombre évoquant la radieuse image,
Plein de regrets, hélas ! de mon présent glacé,
Je me retournerai souvent vers le passé !

G. Leopardi, Le passereau

Journaux

Je crois et je m'attache à la profonde philosophie des journaux, lesquels, en tuant toute autre littérature et toute autre étude, surtout l'étude sévère et ennuyeuse, sont les maîtres et la lumière de l'âge présent. N'est-il pas vrai ?

G. Leopardi, Dialogue de Tristan et d'un ami.

Mal

Tout est mal, je veux dire que tout ce qui est, est mal ; l’existence est un mal ; elle est soumise au mal ; la fin de l’univers est le mal ; l’ordre, l’état, les lois, la marche naturelle de l’univers ne sont que mal et ne tendent à rien d’autre qu’au mal. Il n’est d’autre bien que le non-être, il n’y a de bon que ce qui n’est pas, que les choses qui ne sont pas des choses ; toutes les choses sont mauvaises.

Giacomo Leopardi,  Zibaldone (La théorie du plaisir, Allia, 1994.)

Maladie

Chacun de nous éprouve dans la maladie des douleurs nouvelles et une souffrance plus grande, comme si la vie humaine n'était pas assez malheureuse dans son état habituel.

G. Leopardi, Histoire de la Nature et d'un Islandais.

Malheur d'être né

L'homme naît pour souffrir. Un cri, cri de douleur,
Est son premier salut au monde; sa naissance
Est un risque de mort; sa morbide pâleur
Contre le sort déjà trahit son impuissance.
Père et mère à l'envi, berçant l'infortuné,
Semblent le consoler du malheur d'être né.

G. Leopardi, Chant nocturne d'un berger nomade de l'Asie

Médiocrité

L'usage, le maniement et le pouvoir des choses humaines est presque entièrement aux mains de la médiocrité.

G. Leopardi, Paroles mémorables de Filippo Ottonieri.

Misère humaine

Je sais qu'indifférente à l'humaine misère,
La nature est aveugle et sourde et sans pitié.

G. Leopardi, La résurrection

Mode

Merveilleux est le pouvoir de la mode : quand les nations et les hommes sont si tenaces dans les autres usages, si obstinés à juger, à agir et à procéder selon leurs habitudes, même contre la raison et contre l'intérêt, la mode, toutes les fois qu'elle le veut, leur fait en un instant quitter, changer, prendre des usages, des manières et des opinions, même si les choses qu'ils abandonnent sont raisonnables, utiles, belles et convenables, et si celles qu'ils adoptent sont tout le contraire.

G. Leopardi, Paroles mémorables de Filippo Ottonieri.

Monde

Tu n'as pas songé, on le voit bien, que la vie de cet univers est un cercle perpétuel de production et de destruction : ces deux choses sont unies de telle sorte que l'une sert continuellement à l'autre, ainsi qu'à la conservation du monde : le monde se dissoudrait dès que l'une d'elles viendrait à manquer.

G. Leopardi, Histoire de la Nature et d'un Islandais.

Mort

Sombre réalité !... Quelle est donc cette chose,
Cette énigme sans mot qu’on appelle la mort ?

G. Leopardi, Le songe

 

Que chacun pense et agisse à sa guise, la mort ne manquera pas d’en faire autant

G. Leopardi, Dialogue d’un physicien et d’un métaphysicien

 

Je suis mûr pour la mort, et il me paraît trop absurde, alors que je suis mort spirituellement, et que la fable de l’existence est achevée pour moi, de devoir durer encore quarante ou cinquante ans, comme m’en menace la nature.

G. Leopardi, Dialogue de Tristan et d’un ami.

 

Ardemment désirée,
La mort, tu le sais bien, si souvent implorée,
La mort à mon appel descend enfin sur moi.
Sa venue en mon cœur n’apporte aucun effroi ;
Lumineuses plutôt me semblent ses ténèbres,
Et ce jour m’est joyeux entre mes jours funèbres.

G. Leopardi, A Gonzalve.

 

Toi qui, seule au monde, es éternelle, toi vers qui se dirige toute chose créée, ô mort, c’est en toi que se repose notre nature nue, non pas joyeuse, mais à l’abri de l’antique douleur. Une nuit profonde obscurcit dans l’âme confuse les pensées pénibles ; l’esprit desséché sent que la force lui manque pour l’espérance et pour le désir : il est ainsi délivré des angoisses et des craintes et il consume sans ennui la durée vide et lente du temps.

G. Leopardi, Dialogue de Frédéric Ruysch et de ses momies.

Mortels

Allons, mortels, éveillez-vous. Le jour renaît : la vérité retourne sur la terre et les images vaines s'en vont. Levez-vous ; reprenez le fardeau de la vie ; revenez du monde faux dans le monde vrai.

G. Leopardi, Chant du coq sauvage.

Mourir

Si on me proposait d'un côté la fortune et la renommée de César ou d'Alexandre pure de toute tache, et de l'autre de mourir aujourd'hui, et s'il me fallait choisir, je dirais : mourir aujourd'hui, et je ne demanderais point de temps pour m'y résoudre.

G. Leopardi, Dialogue de Tristan et d'un ami.

Mystère

Sourd est l’obscur Pouvoir qui meut nos jours stériles,
Et sur son but caché muet est le Destin.
Excepté la douleur, tout est pour nous mystère.
Enfants abandonnés, nous naissons sur la terre
Pour les pleurs, et la cause en reste au sein des Dieux.
Désirs rongeurs, tourments de nos cœurs anxieux,
O rêves du jeune âge, ô vaines espérances,
Comme vous nous trompez, riantes apparences !
Vos fantômes charmants au mensonge éternel,
Éblouissant nos yeux, nous cachent le réel.

G. Leopardi, Sapho

Nature

O nature marâtre ! ô mère d'imposture !
Tes promesses, pourquoi les trahis-tu, nature?
Pourquoi nous berces-tu de rêves décevants ?
Quel bonheur peux-tu prendre à tromper tes enfants ?

G. Leopardi, A Sylvia

Néant

Espérance dernière, illusion suprême,
L’amour, hélas ! l’amour t’abandonnait lui-même.
Alors, tombé du ciel dans la réalité,
Fou de douleur devant l’ingrate vérité,
Le néant te parut plus réel et plus stable
Que la vie, — et ce monde, un monde inhabitable.

G. Leopardi, A Angelo Mai

 

Tout est partout semblable; effort, labeur géant,
Découverte, progrès n’accroît que son néant.

G. Leopardi, A Angelo Mai

Oiseau

Et toi qui dans la paix des forêts chevelues,
Oiseau musicien, de ta voix d’or salues
Le printemps qui renaît, on dit que dans les pleurs,
Toi, tu vécus aussi nos humaines douleurs,
Et que dans le silence où ton cœur se lamente,
Tu redis à la nuit magnifique et clémente,
Aux bois muets, au vent, à l’azur étoilé,
A la vallée en fleur qu’emplit ton hymne ailé,
Tes tragiques malheurs : la scélérate engeance
Du crime : inceste, meurtre, impiété, vengeance,
Ce monstrueux festin qui, forfait sans pareil,
D’horreur et de pitié fit pâlir le soleil.

G. Leopardi, Au Printemps

Oisiveté

Je ne trouve aucune raison de préférer à la vie oisive et paisible la vie active, qui est incapable de payer la peine qu'on se donne, ou même les pensées que l'on forme : car il n'y a pas au monde un fruit qui vaille deux sous. Aussi, je suis décidé à laisser les fatigues et les tracas aux autres, et à vivre, pour ma part, au logis, tranquille et sans affaires.

G. Leopardi, Copernic.

Perfection

Quant à la perfection de l'homme, je vous jure que, si on y était arrivé, j'aurais écrit au moins un volume à la louange du genre humain. Mais puisqu'il ne m'a pas été donné de la voir et que je ne m'attends pas à ce que cela m'arrive dans ma vie, je suis disposé à consacrer par testament une partie de mon bien à faire composer et prononcer publiquement, tous les ans, un panégyrique du genre humain, le jour où il sera parfait.

G. Leopardi, Dialogue de Timandre et d'Eléandre.

Philosophes

Il y a quarante ou cinquante ans, les philosophes avaient coutume de murmurer contre l'espèce humaine, mais aujourd'hui ils font le contraire.

G. Leopardi, Dialogue de Timandre et d'Eléandre.

Philosophie douloureuse

Je foule aux pieds la pusillanimité des hommes ; je refuse toute consolation et toute tromperie puérile; j'ai le courage de supporter la privation de toute espérance, de regarder intrépidement le désert de la vie, de ne me dissimuler aucune partie de l'humaine infélicité et d'accepter toutes les conséquences d'une philosophie douloureuse, mais vraie. Cette philosophie, à défaut d'autre utilité, procure aux hommes forts la fière satisfaction de voir tous les voiles ôtés à la cruauté cachée et mystérieuse de la destinée humaine.

G. Leopardi, Dialogue de Tristan et d'un ami.

Pire

Il n'y a point de situation si malheureuse qu'elle ne puisse empirer, et qu'aucun mortel, si malheureux qu'il soit, ne peut avoir la consolation de se vanter d'être dans une telle infortune qu'elle ne comporte pas d'accroissement.

G. Leopardi, Paroles mémorables de Filippo Ottonieri.

Plaisir

Excepté le temps de la douleur et celui de la crainte, je croirais pour ma part que les pires moments sont ceux du plaisir. Car l'espérance et le souvenir de ces moments, qui occupent le reste de la vie, sont choses meilleures et bien plus douces que les plaisirs même.

G. Leopardi, Paroles mémorables de Filippo Ottonieri.

Poésie

Je fais peu de cas d'une poésie qui, lue et méditée, ne laisse pas dans l'âme du lecteur un sentiment assez noble pour l'empêcher d'avoir pendant une demi-heure une pensée vile ou de faire une action indigne.

G. Leopardi, Dialogue de Timandre et d'Eléandre.

Poète et philosophe

C'est une chose commune aux poètes et aux philosophes de s'enfermer dans le fond de l'âme humaine et d'en extraire, pour les mettre à la lumière, les qualités intimes, les variétés d'allure, les mouvements et les progrès secrets avec leurs causes et leurs effets.

G. Leopardi, Histoire de la Nature et d'un Islandais.

Plèbe

La tombe où dormira bientôt ma froide argile,
N’attend rien, ne veut rien d’une plèbe servile !
Ses sanglots et ses fleurs, offrandes du remords,
Ne sauraient apaiser mon ombre chez les morts!
Le temps se précipite et croule dans le pire :

G. Leopardi, Brutus Minor

Printemps

O printemps embaumé, ton haleine clémente
Ravive doucement en moi la sève aimante;
Tu viens fondre mon cœur glacé, ce triste cœur
A qui l’homme et la vie ont appris la douleur,
Et qui dans l’âge où rit la candide jeunesse,
Connaît déjà le deuil et l’amère vieillesse.

Giacomo Leopardi , Au Printemps

Rire

En riant de mes maux, je trouve quelque soulagement, et je cherche à en donner à autrui dans la même mesure. Si je n'y réussis pas, je tiens cependant pour assuré que rire de nos maux est l'unique profit qu'on en puisse tirer et l'unique remède qu'il y en ait.

G. Leopardi, Dialogue de Timandre et d'Eléandre.

 

J'estime bien plus digne de l'homme et d'un désespoir magnanime de rire des maux communs que de se mettre à soupirer, à pleurer et à crier avec les autres, et de les provoquer à la lamentation.

G. Leopardi, Dialogue de Timandre et d'Eléandre.

Semblables

Je n'ignore pas que les hommes de ce siècle, en faisant du mal à leurs semblables selon l'usage antique, se sont néanmoins mis à en dire du bien, au contraire du siècle précédent. Mais moi, qui ne fais du mal ni à mes semblables, ni à mes non-semblables, je ne crois pas être obligé de dire du bien d'autrui contre ma conscience.

G. Leopardi, Dialogue de Timandre et d'Eléandre.

Sérénité

C'est du moins se venger de la fatalité
Que d'offrir à ses coups notre sérénité.

G. Leopardi, Aspasie

Soir

Le soir est comparable à la vieillesse : au contraire, le commencement du matin ressemble à la jeunesse : il est consolé, confiant ; le soir est triste, découragé, enclin à mal espérer. Mais cette jeunesse, que les mortels éprouvent chaque jour, est à l'image de la jeunesse de la vie entière : brève et fugitive ; et bientôt le jour, pour eux, se transforme en vieillesse.

G. Leopardi, Chant du coq sauvage.

Sort

Le sort n'accorde, hélas ! impassible à nos pleurs,
Ni remède à nos maux, ni trêve à nos douleurs.

G. Leopardi, A la très aimées

 

J'ignorais quels bonheurs me réservait le sort!
Depuis, je les aurais tous donnés pour la mort!

G. Leopardi, Les souvenirs

Souffrir

Je m'aperçois qu'il nous est aussi nécessaire de souffrir que de ne pas jouir ; une quiétude quelconque est aussi impossible à trouver qu'une inquiétude exempte de misère.

G. Leopardi, Histoire de la Nature et d'un Islandais.

Souvenirs

Sur le flanc des coteaux promenant ma tristesse,
Seul avec ma pensée et mes longs souvenirs,
Je me rappelle et pleure en secret mes désirs
Trompés, mes vœux déçus, mes menteuses chimères
Et les avortements de mes heures amères

G. Leopardi, A la très aimées

Suicide

Si la vie est un mal, de ce mal indigné,
L’homme ne peut-il pas, farouche irrésigné,
Faire contre la vie appel à son épée !

G. Leopardi, Brutus Minor

 

Ainsi, pour être contraire à la nature, le suicide, qui nous libère des malheurs engendrés par la corruption, n’est-il aucunement blâmable ; il ne fait qu’apporter à des maux non naturels un remède parfaitement adapté. 

G. Leopardi, Dialogue de Plotin et de Porphyre

 

Comment donc peut-il être contraire à la nature que je fuie l’infélicité par le seul moyen que les hommes ont de la fuir, c’est-à-dire en m’enlevant au monde, puisque, tant que je suis vivant, je ne puis y échapper ?

G. Leopardi, Dialogue de Plotin et de Porphyre

 

Tourment

Chacun de nous, dès qu'il vient au monde, est comme quelqu'un qui se couche dans un lit dur et incommode; à peine s'y trouve-t-il que, se sentant mal à son aise, il commence à se retourner sur chaque flanc, à changer sans cesse de place et d'attitude. Il passe de la sorte toute la nuit à toujours espérer de pouvoir prendre à la fin un peu de sommeil et à se croire parfois sur le point de s'endormir. L'heure arrive et, sans s'être jamais reposé, il se lève.

G. Leopardi, Paroles mémorables de Filippo Ottonieri.

Tristesse

Triste et le cœur rongé de précoces ennuis,
Étranger dans ce bois natal où je m'oublie,
Je passe morne et seul le printemps de ma vie.

G. Leopardi, Le passerau

Vie

Les crimes, les malheurs, les passions funestes,
Quel spectacle, en effet, digne des yeux célestes !...
Et la vie est un don ! — mais ce don détesté
Qui donc l’a demandé ? qui l’a donc accepté ?

G. Leopardi, Brutus Minor

 

La vie humaine n’est qu’un tissu de douleur et d’ennui : on ne se repose de l’une de ces souffrances qu’en tombant dans l’autre.

G. Leopardi, Dialogue de Tasse et de son génie familier.

 

Telle est la vie : pour la porter, il faut par moments la déposer afin de reprendre un peu de force, et se restaurer en goûtant comme une miette de la mort.

G. Leopardi, Chant du coq sauvage.

Vieillesse

Les dieux ont inventé pour l’homme... la vieillesse !
L’âge où tout bien décroît, où les maux vont croissant,
Où le désir survit à l’effort impuissant,
Où sur les espoirs morts gisent les fleurs flétries,
Où du bonheur en nous les sources sont taries,
Où le cœur sans élans et l’âme sans essors
S’éteignent jour à jour sous les torpeurs du corps,
Où l’homme s’affaissant dans sa veule hébétude,
Assiste inerte et morne à sa décrépitude,
Et, glissant par degrés dans l’imbécillité,
Végète jusqu’à l’heure où, fermant les paupières,
Il retourne à la nuit des ténèbres premières,
Repris par le néant d’où, sans sa volonté,
L’a tiré pour souffrir la suprême Bonté !

G. Leopardi, Palinodie

Vivre

Pour tout être mortel, vivre c'est, presque tout le temps, se faner.


G. Leopardi, Chant du coq sauvage.

Vrai et Beau

Assurément, le vrai n’est pas beau. Néanmoins, même le vrai peut souvent donner quelque plaisir, et si, dans les choses humaines, il faut préférer le beau au vrai, le vrai, là où manque le beau, est à préférer à toute autre chose.

G. Leopardi, Paroles mémorables de Filippo Ottonieri.

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