Leopardi: un genie melancolique

Giacomo Leopardi naquit à Recanatti, ville de la Marche d’Ancône, le 29 juin 1798, du comte Monaldo Léopardi et d’Adelaïde, de la maison des marquis d’Antici. Il fut un enfant prodige, comme Mozart, comme Pic de la Mirandole; à quatorze ans il étonnait par son érudition les savants italiens, allemands, anglais et français. L’étude le consolait déjà tout enfant, lorsqu’à la fenêtre de la maison paternelle, du haut de sa montagne natale, laissant errer son regard à l’horizon, il assistait mélancoliquement au lever de la lune sur l’Adriatique, au coucher du soleil disparaissant derrière les cimes de l’Apennin. La maison était douce; un père tendre; une sœur charmante; un foyer depuis longtemps sacré par la présence de deux hôtes qu’on ne voit plus guères, la noblesse de sentiments et le respect. Cependant l’enfant studieux souffrait; déjà il luttait dans la fièvre de ses nuits avec le redoutable et fascinant problème de la destinée humaine. Pourquoi la douleur? Pourquoi le bien ? Pourquoi le mal? Il songeait déjà à répondre à ces questions. Cette fièvre de savoir n’était ni vanité, ni curiosité futile. Il voulait arracher au sphinx, à la nature, le mot de son énigme. Il ne se contenta ni du latin, ni de l'hébreu, ni des langues modernes, qu’il avait apprises sans maître. Il voulut entrer dans le monde de l’antiquité grecque : il y pénétra profondément et s’y installa. Il avouait, dans les moments où son extraordinaire modestie faisait trêve, qu’il pensait plus clairement en grec qu’en italien, quoiqu’il eût pour sa langue maternelle un amour de fils, une passion d’amant.

Il eut bientôt tant commenté, annoté, expliqué les auteurs grecs du bon siècle et de la décadence, que les savants allemands de Rome, quand il y alla en 1822, en restèrent stupéfaits, et que Niebuhr [1] lui offrit, au nom de la très docte Allemagne, une chaire de philosophie grecque en Prusse. Mais Leopardi refusa. Un poète n’enseigne pas, ou enseigne mal. Il cherche le secret de la destinée commune, ne le trouve pas, pleure, ou chante pour consoler les autres hommes.

Antonio Ranieri [2], en citant les œuvres en prose de Leopardi, son Manuel d'Épictète commenté, ses Œuvres morales, ses Pensées, etc., etc., en envisageant en lui surtout le grand philosophe, affirme qu’il eût égalé Platon si la cruelle maladie, qui le prit au sortir de l’adolescence, n’eût pesé sur sa pensée, si la mort ne l’eût éteinte d’une manière si précoce. Et Ranieri ajoute : « Platon revivant en Italie par le génie d’un Leopardi, c’était le signal d’une glorieuse ère nouvelle pour les lettres italiennes ».

Une fois son génie orné des dépouilles de ce génie grec éternellement riant et jeune, Leopardi se prépara à la vie comme à un jour de fête. Mais il ne se passa guères de temps que la maladie ne le prit à la gorge, ne pénétrât ses os, et ne lui rendit insupportables les neiges de la montagne natale.

Un autre mal se fit sentir, mal moral: les douceurs de la maison paternelle commencèrent à ne plus lui suffire ; son génie avait atteint des hauteurs telles que la famille ne pouvait plus lui offrir d’air respirable ; la famille donne à doses toujours égales les soins, l’affection, les consolations; mais c’est tout. Il fallait à Leopardi d’autres milieux. Alors commencèrent ses pérégrinations à travers l’Italie, qui durèrent de 1822 à 1837, jusqu’à sa mort.

II passa d’abord un hiver à Rome, où il se tua de travail, cataloguant des manuscrits grecs tant que durait le jour, et le soir interrogeant le silence solennel, les ruines, exhumant le cadavre de cette grande morte, la Rome antique. Il revint en mai, plus triste et plus souffrant, à Recanatti. Suivent deux années de souffrances, de désespoirs et de lamentations, pendant lesquelles il écrivit la plus grande partie de ses poésies, au milieu des siens. Pendant l’été de 1825, il est à Milan, puis à Bologne où il s’enivre de cordialité comme il s’était enivré de grandeur à Rome. Là s’impriment ses poésies, pendant que l’on imprimait à Milan ses œuvres en prose.

Il se hâte; car son mal, mal étrange, inexpliqué, augmente. Le fantôme de bonheur qu’il a vu en songe dans son enfance, il le poursuit à travers les beautés si variées de sa chère Italie. C’est à Florence enfin qu’il croit l’avoir atteint.

Florence parut offrir à Leopardi la réalisation de ses rêves de félicité. Il la préféra à toutes les villes italiennes. Après un hiver passé à Pise, la silencieuse, dans un délicieux repos, sous les chauds rayons d’un soleil d’Orient qui semblent lui avoir infusé une nouvelle vie, nous le voyons quitter cette joyeuse solitude, où l’espérance, dit Ranieri, renaissait dans son cœur pétrifié comme l’herbe et les fleurs entre les pavés de cette ville, il court se renfermer encore à Recanatti, où dans l’hiver de 1830, il écrit Souvenirs, et, au printemps, Résurrection.

C’est à Florence qu’il voulait se fixer; sa mauvaise santé l’en chasse. Ses amis lui conseillent le séjour de Rome; et après Rome, Naples, où l’on espère, où il croit lui-même qu’il va se rétablir et vivre. En effet, l’air doux de Capodimonte et l’air subtil du Vésuve, qu’il respire alternativement, lui rendent un semblant de santé. De 1833 à 1837, il ne quitte plus cette plage. Ses promenades favorites sont la rue de Tolède et le bord de la mer. Les forces lui reviennent, son sang circule ; déjà il se promet à lui-même de longs jours. Mais le mercredi 14 juin 1837, tandis qu’une voiture l’attendait pour le conduire à sa petite maison du Vésuve, vers cinq heures du soir, il sent une grande oppression au cœur, se couche, et meurt entre les bras d’un ami.

Tels furent les derniers moments de Leopardi. Ranieri eut à disputer les restes de son ami à la police sanitaire de Naples, et ce ne fut qu’à prix d'or qu’il les sauva de la fosse commune. Le corps fut transporté et enseveli dans la petite église suburbaine de San-Vitale, hors de la grotte du Pausilippe. Le poète repose, non loin de Sannazar et de Virgile, sous un monument élevé aux frais de Ranieri, et pour lequel un autre ami, Giordani, a écrit une inscription commémorative. Sur la grande place de Recanati, sa ville natale, ou l’édition de ses ouvrages, en 1830, réunissait à peine six souscripteurs, se dresse aujourd’hui la statue du poète.

Musset lui rendît hommage avec ces admirables vers :

0 toi qu’appelle encor ta patrie abaissée,
Dans ta tombe précoce à peine refroidi,
Sombre amant de la Mort, pauvre Leopardi,
Si pour faire une phrase un peu mieux cadencée,
Il t’eût fallu jamais toucher à ta pensée,
Qu’aurait-il répondu, ton cœur simple et hardi?
Telle fut la vigueur de ton sobre génie,
Tel fut ton chaste amour pour l’âpre vérité,
Qu’au milieu des langueurs du parler d’Ausonie,
Tu dédaignas la rime et sa molle harmonie,
Pour ne laisser vibrer sur son luth irrité,
Que l’accent du malheur et de la liberté.

Et pourtant il s’y mêle une douceur divine;
Hélas ! c’est ton amour, c’est la voix de Nérine,
Nérine aux yeux brillants qui te faisaient pâlir,
Celle que tu nommais « ton éternel soupir ».
Hélas ! sa maison peinte, au pied de la colline,
Resta déserte un jour, et tu la vis mourir;

Et tu mourus aussi. Seul, l’âme désolée,
Mais toujours calme et bon, sans te plaindre du sort,
Tu marchais en chantant dans ta route isolée.
L’heure dernière vint, tant de fois appelée,
Tu la vis arriver sans crainte et sans remord,
Et tu goûtas enfin le charme de la mort.

Cette douleur de Leopardi (qui ne fut peut-être pas sans influence sur certaines parties de l’œuvre poétique d’Alfred de Musset), ces plaintes sur la destinée humaine et sur son temps, cette mélancolie, ces désespoirs, ne plurent pas d’abord aux Italiens qui, tout en admirant l’ineffable douceur de ces vers, tout en avouant que l’auteur chantait l’enfer avec des mélodies du Paradis, ne goûtaient que médiocrement cette profonde tristesse. L’Italie d’alors était toute aux cavatines de Rossini, et d’une main nonchalante elle écartait de ses lèvres la coupe du sérieux. Comme elle devait changer bientôt! Ce fut pour Leopardi une souffrance ajoutée à ses autres souffrances que ce dédain de ses compatriotes. Il s’en vengea ironiquement d’abord dans Palinodie, et puis amèrement dans le Genêt.

Note:


1. Barthold Georg Niebuhr (1776-1831), éminent historien allemand de la Rome antique.
2. Ami intime de Leopardi.